C'est toujours le cas d'ailleurs dans ces situations...
Le calme avant la tempête.
J'avais pris la relève à 6h30,
A peine réveillé,
Les yeux encore dans le coton,
L'esprit embrumé.
Les odeurs de café emplissent la salle de repos.
J'en savoure chaque arôme,
En priant pour me réveiller.
Je me rappelle avoir chahuté avec les collègues de nuit.
Quelques rires, blagues retentirent dans les longs couloirs blancs et vides de mon service.
Pas un chat.
Le soleil se levait peu à peu.
Puis...
Survint ce fameux son qui constitue désormais mes journées.
Celui du sas d'entrée signifiant que les affaires reprennent. Ma collègue aide soignante et moi-même nous installons tranquillement derrière les portes coulissantes. Je respire un coup, deux – trois petites claques sur le visage pour me reveiller un peu, un baillement bruyant, et j'appuie sur le bouton d'ouverture.
La longue porte coulisse et nous fait découvrir un brancard entouré par le Samu.
Ouille... Samu = Pas bon.
Un homme est allongé sur le brancard,
Le visage et les habits en sang...
L'infirmiere du samu appuyant très fort sur son cou pendant que ce dernier crachotte du sang.
L'homme me regarde d'un air terrifié. Une civile assez jeune l'accompagne. Elle pleure, hurle, tousse, se tient le visage dans les mains.
Les informations fusent alors. On me donne des dossiers, des résultats sanguins. Je me penche dessus, et tente de respirer normalement. Il vient d'un service de cancérologie... Tumeur du cou...
38 ans, opéré il y a un mois. Et cette nuit s'est réveillé après une infernale douleur et aurait vomi dans le lit un demi litre de sang. Le problème dans ce genre d'opérations c'est que la carotide ne se trouve pas loin, le risque est qu'elle soit touchée, fissurée, atteinte. Et, d'un jour à l'autre se sectionne entraînant alors une grave hémorragie interne.
J'enfile mes gants et me précipite au lit de mon patient pour relayer ma collègue par rapport à la pression au niveau du cou. L'hémorragie semble s'être stoppée dès l'arrivée. Le patient est quand à lui d'une pâleur morbide, mais calme, il respire convenablement. Il possède une trachéotomie. Ce qui n'arrange rien concernant la communication. Il ne peut me répondre que par gestes ou clignements d'½il. Sa compagne est dans tous ses états. L'aide soignante qui travaille à mes côtés se rue vers elle afin de la rassurer. Elle l'éloigne et la dirige vers la salle d'attente histoire de pouvoir déplacer la crise et favoriser un maximum de calme possible.
Je prélève un bilan sanguin afin de pouvoir évaluer l'anémie et le niveau de sang perdu. Les analyses sont correctes. Le patient a bien evidemment perdu beaucoup de sang mais le supporte bien. Je l'installe en boxe et le branche au scope. Ce qui va prévaloir c'est de surveiller l'évolution clinique, si son état, ses constantes vitales sont stables ou pas.
Une fois propre et présentable, nous faisons rentrer sa dame. Je tente du mieux que je peux de les rassurer tous les deux. Mais compte tenu de la situation c'est extrêmement difficile. Cependant, Lui semble bien se porter. A-t-il mal ? A-t-il peur ? A-t-il besoin de quelque chose ?
A toutes ces questions il me répond par un pouce levé au ciel pour me faire comprendre qu'il va bien. Je suis surpris, mine de rien, il reste extrêmement calme et serein. Ce qui n'est définitivement pas le cas de sa compagne. Alors que cette derniere sort pour aller boire un café je lui fais remarquer ma pensée. Il éclate de rire. Un rire silencieux... mais si beau à la fois... Je lui laisse la sonnette à disposition, puis sort du boxe en promettant de revenir le plus vite possible.
Dehors, sa compagne est assise au sol, contre le mur, son café à la main. Une main dans ses cheveux... Elle pleure toutes les larmes de son corps. Et les brancardiers, les médecins passent... Sans la voir. Je me pose à ses cotés, pose une main sur son épaule et lui explique que la crise semble être passée. On attend le chirurgien pour envisager d'opérer. Mais l'hémorragie est maintenant sous contrôle.
Elle me regarde... Et dans les larmes, sa langue se délie... D'un discours que je n'oublierai jamais.
« Je suis épuisée... si fatiguée par tout ça. Si vous saviez le nombre de fois ou j'ai failli le perdre ! Du jour au lendemain on diagnostique cette saloperie à l'homme que vous aimez et chaque jours qui passent... chaque foutus jours qui passent vous espérez qu'il ne meure pas dans vos bras. Vous espérez que le conte de fée que vous viviez jusqu'alors connaisse une fin heureuse. J'ai si peur de le perdre. Je veux me battre pour lui. Mais je suis épuisée. Si je le perds lui... Je perds... tout... »
Je sens chaque particule de mon corps se révolter, mon sang et ma respiration se stoppent, le sol s'ouvre... Ma gorge se noue... Mon c½ur se pince...
L'image de cette femme amoureuse... Profondément et sincèrement amoureuse de l'homme de sa vie, celui qu'elle juge être « le bon »... Cette image s'ancre à jamais en moi.
Je tente de la rassurer du mieux que je peux, mais mes mots sonnent dans le vide. Et je me sens... désarmé. Désarmé par cette femme, cette peine immense... Le médecin arrive alors et prend le relais. Je me retire et tente de souffler un peu. De reprendre une contenance.
La journée passe, tous les quarts d'heure je viens surveiller mon fameux patient. Accueilli avec un petit sourire. Je les revois encore. Elle à son chevet, lui tenant la main... Et ce regard... ce regard qui veut tout dire... Qui veut dire qu'elle l'aime à en crever, qu'elle est prête à tout affronter... qu'elle est là pour lui... quoiqu'il arrive...
La journée continue donc...
Jusqu'à cet atroce moment... Je faisais une surveillance chez une petite mamie lorsque je l'ai entendue... Un cri d'effroi à vous pétrifier le sang. J'ai tout laissé en plan. Je suis sorti en courant dans le couloir.
Elle était là. A hurler pour de l'aide.
« Ca recommence ! Ca recommence ! » Hurlait elle.
Ni une ni deux je rentre dans le boxe et découvre mon patient entrain de vomir des litres de sang.
« Je l'ai fait rire... mon dieu... il a toussé... et... et... dans l'éffort de toux... ça a ... ça a recommencé... Je l'ai fait rire ! » s'exclame t elle en pleurs.
J'applique une pression forte d'une main au niveau du cou. Il me regarde. Les yeux pleins de larme. Sa main s'agrippe à la mienne. Il fait signe à sa femme de s'en aller. Elle s'exécute et part chercher le médecin. Sa saturation en oxygène chute, Je lui pose les lunettes à O2 plein pot (craignant que le masque l'étouffe un peu plus).
Il s'accroche de plus en plus à moi, me serre de toute sa force. Toujours ce regard qui me tue littéralement... Et dans un second effort de toux, un geyser de sang m'explose dessus. Je suis couvert d'hémoglobine de la tête au pied, Choqué... Lui continue de pleurer et de pousser des cris. Petit à petit il s'étouffe. Son visage se crispe. Ses yeux se révulsent. Sa bouche se rempli de sang à une vitesse folle. Des caillots énormes se répandent sur les draps, le sol, moi... La cavalerie arrive alors.
Le médecin l'ausculte, une collègue infirmière me remplace au cou, l'aide soignante dépose une bassine qu'il ne tarde pas à remplir. J'attrape l'aspiration murale, et commence à aspirer le sang et les caillots. Mon propre sang bat a plein pot dans mes tempes. Je me retiens de respirer... Ne pas réfléchir, ne pas réfléchir, ne pas réfléchir... oublie son regard suppliant, oublie sa femme, oublie les cris, oublie ce que tu ressens... Agis Flo.
L'adrénaline m'aide à garder le contrôle.
Sa femme apparaît par l'entre bâillement de la porte, elle se lance vers son mari. Lui déclare son amour d'une manière tragique... magnifique. Elle lui serre la main. Est très vite repoussée par le médecin qui lui explique que l'on a besoin qu'elle sorte. On commence à pousser le brancard vers le service de déchoquage. Arrivé devant l'ascenseur l'homme nous claque entre les doigts... il s'enfonce... Puis...
Arrêt cardiaque...
La médecin monte sur le lit et commence le massage. On revient dans le boxe. Je sors le kit d'intubation et le donne à l'interne qui semble aussi perdu que nous tous. Le sang continue de gicler à flot. Le corps de mon patient s'élève dans les airs en rythme avec la pression exercée sur sa poitrine.
Un « bip » retentit alors... Nous signalant que nous l'avons récupéré. Ses yeux clignent à peine. L'intubation est difficile. On doit s'y reprendre à plusieurs fois. Son c½ur lache alors à nouveau...
Les murs se peignent petit à petit de rouge.
Je suis trempé, le sol est une mare, mais je n'y fais plus attention. Le défibrillateur se charge, se pose sur ses pectoraux, et décharge tout son plein.
Une fois...
Deux fois...
et le « bip » retentit de nouveau... Bon sang... Bats toi...
Le chef du déchocage vient en personne et décide de le transférer le plus rapidement possible. On pousse le brancard jusque là bas, non sans mal une fois de plus. Une fois arrivé sur place, toute une équipe nous attends. Je saisis un plateau tout prêt, et pose une seconde voie veineuse dans son bras. Je fais les transmissions à ma collègue. Tout se passe très vite. Les portes battantes s'ouvrent, emportent mon patient puis se referment...
Me laissant seul...
Je remonte l'étage d'un pas lourd. Du sang perle jusqu'au sol. Je déambule dans le couloir. A moitié présent. Je rejoins le fameux boxe... Tout ce sang... Des draps partout... la bassine... les emballages des produits...Tout ce chaos... Mes jambes commencent à flageoler, la pression retombe d'un coup, le mode « robot » s'évanouit...
Je réalise ce qui vient réellement de se passer...
Je m'adosse au mur... Et me laisse doucement glisser au sol... Je suis trempé...je ne ressemble à rien...Je fixe cette immense étendue de sang... stoïque...
Je reste là quelque temps...
Puis la voix des médecins retentit dans le couloir... A l'attention de la compagne... Elle pose énormément de questions en l'espace de trente secondes... Un silence passe... elle laisse échapper un ...
« Oh non... »...
Les médecins annoncent le décès...
Un hurlement retentit...
celui qui vient des tripes...
du c½ur...
de tout son être...
et toute la peine qui s'en suit...
Je me relève... me dirige au fond du service... mes collègues me regardent ensanglanté... désolés à leur tour... Je crois qu'ils m'ont parlé... ont du vouloir dire quelque chose de réconfortant. Je continue mon chemin jusqu'aux vestiaires. J'enlève le haut de ma blouse. La jette au sol. Puis mon pantalon. Ouvre la porte de la douche. Tourne le robinet. Et me plonge sous l'eau chaude. Je la laisse parcourir tout mon corps. Me nettoyer de tout ça. Dans un moment de faiblesse tout me revient. Les nerfs lachent. Mes larmes apparaissent... Et je pleure un bon coup... A l'abris des regards. Et cette eau qui continue de couler... de me « purifier »...
J'attrape la serviette, m'éssuit... Saisi une nouvelle tenue que j'enfile... Mes cheveux sont toujours mouillés... mais cette fois propres... Je respire un bon coup... Ma main tourne la poignée de la porte. Ma collègue m'attend dehors. Me regarde un sourire plein de compassion, appose sa main sur mon épaule. Pas un mot ne sera échangé. Il n'y a rien à dire. La sonnette du sas d'entrée retentit une nouvelle fois. Nous rappelant qu'ici on a jamais de trêves.
« Prêt pour la suite ? »
Dans un soupir, ma voix se casse dans les airs.
« Oui... ».